Lacunes dans la chaîne de valeur du logement en RDC

Les personnes à faible revenu paient plus cher pour leur logement et n'ont pas accès au financement susceptible d’améliorer leur qualité de vie. Une nouvelle étude indique comment une chaîne de valeur brisée entraîne des prix plus élevés et restreint le choix des options.

Accès à la propriété : tout un processus pour la plupart des Congolais

Philomène loue une petite maison à Mbanza Ngungu en République Démocratique du Congo.[1] Elle vit avec son mari, ses deux enfants et son frère cadet. Médecin de profession, elle gagne 570 $ par mois, bien plus que le salaire minimum de 5 $ par jour. Comme la plupart des locataires congolais, Philomène rêve de posséder sa propre maison, mais même avec un bon salaire et le revenu de son mari issu de son activité informelle, ils ne pourront trouver les 40 000 $ que coûte la moins chère des maisons construites par un promoteur en RDC. Alors, comme 70 % de leurs compatriotes, Philomène et son mari construisent eux-mêmes leur maison, et à juste titre. En effet, l’étude montre qu’un logement de meilleure qualité offre des avantages appréciables en termes de qualité de vie qui permettent de gagner du temps en dehors du travail et de l'école.[2] Ils ont acheté un terrain en dehors de la ville de la ville et construisent petit à petit leur future maison. Toutefois, l’ ouvrage n’est pas aisée : ils viennent juste de couler les fondations et ils sont déjà à court d'argent ; ils devront économiser davantage avant de pouvoir poursuivre les travaux. Et pendant ce temps, ils continuent de payer chaque mois leur loyer.

Pour des personnes telle que Philomène, l’accès à la propriété est un processus qui s’étale sur des années. Un financement pourrait accélérer ce processus mais en RDC il n’est accessible qu’aux plus hauts salaires. Une nouvelle étude réalisée par ÉLAN RDC, un programme de développement des systèmes de marchés financé par le Département du développement international, explique pourquoi.[3] Lire le rapport complet en français ou un résumé en anglais.

Trop peu de financement pour le logement

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La RDC compte parmi les pays au monde les plus exclus financièrement. Seuls 26 % de la population adulte possèdent un compte formel (y compris des agents bancaires et des comptes de monnaie électronique), et seulement 15 % auprès d'une institution financière. 15 % ont accès aux services financiers en ligne. Ces chiffres sont bien en-dessous de la moyenne de l'Afrique subsaharienne et représentent un cinquième de l'accès au financement dont bénéficient les Kenyans.[4]

Le crédit est tout aussi rare en RDC. Seulement un tiers de la population a emprunté de l'argent l’année passée, et principalement dans le cercle familial et amical.[5] Sur ce tiers, seul un infime pourcentage - 0,5 % - concerne l’habitat. Et les taux d’intérêt pour les crédits au logement sont élevés autour de 24 %. Ils restent toutefois largement inférieurs aux taux pour les prêts de microfinance qui vont de 30 à 60 % par an. C'est ce type de prêt que Philomène pourrait obtenir si elle se décidait d'emprunter pour accélérer la construction de sa nouvelle maison.

Des matériaux plus coûteux pour les pauvres

Les matériaux de construction constituent le poste le plus élevé du budget consacré à la construction par les ménages à faible revenu ; la main d’œuvre, elle, est relativement bon marché. La brique, le ciment et le métal (pour la consolidation et la toiture) représentent l'essentiel de ces matériaux et sont les plus chers de la région en raison d’une offre locale insuffisante, des coûts d'importation élevés, des réseaux de transport médiocres et du prix du carburant. Le prix d'un sac de ciment en RDC correspond à plus du double du prix moyen en Afrique :

Prix d’un sac de ciment de 50 kg, 2015

Source : Revue de l’urbanisation en République démocratique du Congo, Banque mondiale, 2018

Source : Revue de l’urbanisation en République démocratique du Congo, Banque mondiale, 2018

De plus, les matériaux reviennent plus chers aux ménages ayant les plus bas revenus puisqu’ils achètent en petites quantités et vivent souvent loin des grands axes.

La RDC est un immense pays, le deuxième plus grand d’Afrique. Les routes congolaises se limitent à quelques grands centres et sont en mauvais état. Le prix élevé du carburant, les routes fréquemment bloquées et les péages informels augmentent considérablement le coût du transport et font grimper le prix des matériaux de construction qui atteigne le triple de celui pratiqué près des ports ou des frontières :

Source : ANAPI, 2016    [6]

Source : ANAPI, 2016[6]

 

Ce constat s’applique à presque tous les matériaux dont Philomène a besoin pour construire sa maison car la plupart d’entre eux sont importés. La production locale ne couvre qu’un septième des besoins en ciment de la RDC. De même, la production locale de fer et d'acier ne représente que 8 % de la quantité importée, bien que la RDC exporte de grandes quantités de minerai.

La mauvaise qualité des matériaux alourdit encore la facture. Par exemple, plutôt que de transporter des blocs préfabriqués d'une usine, les blocs de ciment sont souvent fabriqués sur place et l’opération de mélange ne fait l'objet d'aucune surveillance adéquate. Le sable d'origine locale se révèle plus économique mais il peut contenir des impuretés et affecter ainsi la résistance du ciment. Il faut, par conséquent, acheter ces blocs en plus grande quantité pour compenser leur mauvaise qualité.

Aller de l’avant

Les matériaux de construction à Kinshasa

Les matériaux de construction à Kinshasa

Il existe des tas de moyens d’aider Philomène et ses millions de compatriotes à réaliser leur rêve d’accès à la propriété. Pour les travailleurs salariés, l’idéal serait de développer des projets de logements abordables mais ils s’étendent sur des dizaines d'années et sont très rares en Afrique. En revanche, un financement qui accélérerait le processus et améliorerait la production des matériaux locaux pourrait se révéler utile.

Il n’existe actuellement aucun fond dédié à des prêts au logement incrementals en RDC. Si Philomène pouvait obtenir un prêt de 7 500 $ à un taux d’intérêt de 24 % sur 5 ans, elle pourrait mener la construction de sa maison à un niveau qui lui permettrait d’y emménager. Les fonds existants pour l'inclusion financière, comme le Fonds de Promotion de la Microfinance soutenu par les Nations Unies, la Banque mondiale, l'Allemagne, la Suède et bien d'autres bailleurs, pourraient développer une ligne spécifique pour soutenir les prêts au logement à plus long terme et à des taux plus raisonnables que ceux actuellement proposés. Des solutions d’assistance technique telles que le FSD (Financial Sector Deepening) pourraient permettre aux institutions financières de mettre en œuvre les meilleures pratiques.

Information et innovation paraissent indispensables pour pallier à la faible qualité et le coût élevé des matériaux. En raison de la fluctuation des prix, il est difficile pour les auto-constructeurs de savoir quand et où acheter les matériaux à bas prix. La qualité des produits locaux devrait être aussi bonne voire meilleure que celle des concurrents, et moins onéreuse. Heureusement, de telles solutions existent. Par exemple, la technologie a aidé de nombreuses industries, notamment l'agriculture, à suivre les prix du marché au profit des agriculteurs à faible revenu. De même, une application appelée iBuild a été développée pour permettre aux auto-constructeurs d'utiliser leur téléphone afin de suivre les prix des matériaux de construction près de chez eux, trouver les meilleures offres, des maçons locaux, et même solliciter un financement. Pour assurer la production locale, Kwilu Briques utilise l'argile locale pour fabriquer ses briques et des déchets agricoles pour alimenter ses fours. Il s'agit de la haute technologie, mais Christophe Cote, le PDG, affirme pouvoir aider les habitants de la région à fabriquer leurs propres briques, et à un coût bien moindre.

L'accès aux prêts au logement, à des informations concernant le marché et à des matériaux locaux aiderait la famille de Philomène et des millions d’autres Congolais à mener une vie plus saine et plus productive. Pour en savoir plus, consultez ici le rapport complet de l'Institut du logement abordable.

[1] Philomène représente un ensemble de cent personnes interrogées au cours d’une étude de marché menée par l’auteur en RDC.
[2] TCIS
[3] République Démocratique du Congo : Analyse de la Chaîne de Valeur de la Construction de Logements, à venir.
[4] Global Findex 2017
[5] ibid
[6] Investir dans l’Industrie en République Démocratique du Congo, Cahier Sectoriel, ANAPI, 2016

ÉLAN RDC